Sans que j’en connaisse précisément les raisons, sa mémoire est intense et plus bruyante pour moi que d’autres parmi mes proches. Je commence ici par rendre hommage à l’Abbé Constant Domaigné, mon grand oncle, pour le 111ème anniversaire de sa naissance, le 29 mars 1910. Peut-être n’existe-t-il pas de meilleur début à cet endroit qui verra mes écrits.
Nous sommes le 29 mars 2021
C’est la crise du Covid, une partie du monde craint une manipulation gigantesque qui ferait de nous des êtres piqués sans âmes esclaves de la 4ème révolution industrielle. L’assassinat d’un homme noir aux États-Unis par un policier blanc provoqua l’indignation mondiale, la remise en cause de notre lecture de plus de 500 ans d’histoire et avec elle son lot de divisions anciennes intenses, témoin de la montée des extrêmes partout autour et chez nous et d’une humanité en perte de repères face à l’avenir incertain.
En France, un enseignant a trouvé la mort dans une énième attaque terroriste pour avoir enseigné la liberté d’expression, dans un mode opératoire qui fera prendre conscience à la nation entière (ou presque) des ravages de la montée de l’islamisme. La terreur marque alors un point de plus pendant que le Président Turc joue à défier l’Europe à travers nous, un de ses piliers, union fragilisée par le manque d’incarnation du projet pacifique et démocratique qu’elle porte.
A mes côtés
C’est dans ce moment confus, touchant du doigt une grande vulnérabilité que Constant s’impose à moi comme un phare. Il me rappelle à quel point la paix n’est jamais acquise, qu’elle se cultive et se préserve. Le soir de l’été dernier où un vent froid m’a traversé de bas en haut dans une fulgurance jamais vécue, c’est la mort qui est passée, l’au-delà. Le réveil d’un instinct de survie, vouloir rester debout, ne pas être seule, se sentir guidée.
Décédé en juin 2003, alors que j’entrais doucement dans ma vie d’adulte, par insouciance mais aussi par notre grand écart d’âge, je n’ai pas pu réaliser pleinement ce qu’a été son combat pour notre pays et recueillir ses témoignages de son vivant, avec aujourd’hui un profond regret.
Engagé dans la résistance
Ordonné prêtre en avril 1935, il enseigne les mathématiques à l’Immaculée Conception à Laval avant de devenir économe. En 1939, il est mobilisé et fait prisonnier. Il s’évade et s’engage dans la résistance. Du court-circuit pour empêcher les discours du führer furieux à la fabrication de fausses cartes d’identité, il camoufle plus de 200 personnes dont le futur chanteur Sacha Distel. Il ne passe pas entre les mailles de la Gestapo. Dénoncé, il est arrêté le 24 janvier 1944, subit les interrogatoires. Il prie le seigneur pour ne pas dénoncer les noms qu’on lui demande en échange de sa liberté. Il tient le coup et honore les siens. Il passe alors de prison en prison en France jusqu’en Autriche et en Allemagne où il atterrit dans les camps de Mauthausen, Melk et Dachau. Il ne se doutait pas de ce qu’il allait trouver dans les camps.
« ce qui se disait, ça ne pouvait pas être vrai. C’est tout. J’étais comme ça, comme tout le monde d’ailleurs »
Dormir à 4 dans un lit de 80 cm de large, la nourriture à base de feuilles de betterave et de carotte, les envies d’évasion réprimées à subir la vue des pendaisons des malheureux qui se faisaient prendre qu’on faisait défiler devant eux avant leur sentence, la violence des endoctrinés formés à cet unique langage, pour ce qui est de ce que j’arrive à réécrire ici, de ce qu’il est possible de lire dans l’unique livre qu’il nous reste de lui. Certains passages invitent à fermer les yeux, impossible à regarder en face.
Rire, arracher un grain de blé et pardonner
« si je n’avais pas ri, j’y serais mort ».
L’humour lui a permis de tenir, lui et ses codétenus jusqu’à la libération par les Américains en avril 1945. Il accepte de rester un mois de plus, les conditions sont meilleures. Il trouve la grâce dans ce moment, sur les lieux de la torture, de la mort et trouve la force du pardon.
Un après-midi, ils partent à une dizaine dans les rues de Dachau bien décidés à montrer qu’ils avaient souffert. Une envie de rendre dents pour dents. Lui n’était pas d’accord mais se laisse convaincre par l’un qui a besoin de ses mots pour ne pas laisser les autres faire n’importe quoi. Ils cherchent le moyen d’exprimer leur colère, une voiture ici à brûler, un jardin là à saccager, un homme Allemand à « basaner ». Mais ils ne trouvent rien à faire, toujours, il y a quelqu’un pour dire :
-Ce n’est pas un coupable celui-là, peut-être qu’il a voté pour…mais il n’est pas coupable. On va le laisser on ne peut pas faire ça.
Puis ils s’arrêtent devant un champ de blé.
-Ce champ est beau, il a été bien engraissé avec les cendres de nos camarades. On va le saccager.
Constant répond oui.
-Toi le curé ! Tu as dit oui. Lui rétorque un sage.
-Ben oui ! Mais tu sais on ne va pas saccager beaucoup.
-Mais tu as dit oui. Quand tu vas rentrer dans ta paroisse, tu vas faire un beau sermon sur le pardon des injures ?
Constant reçoit un coup dans la poitrine, c’est lui qui a raison.
-Toi mon vieux, tu m’as eu. Il faut que je me confesse tout de suite. Tu veux bien que je le fasse tout de suite ?
L’autre répond oui. Alors Constant dit à tout le monde :
-Le champ qui est là, il est beau. Il a bien été engraissé, peut-être, avec les cendres de nos camarades. Le fermier qui les a eues, qui a acheté ces cendres, peut-être ne savait-il pas de quoi il s’agissait. Est-il coupable ou pas ? Je ne sais pas. Le blé il est beau et on va le saccager. Mais voilà, ce que je voudrais faire, comme j’ai du mal à pardonner et que je voudrais pardonner, et, j’en ai entendu d’autres comme moi, qui voudraient pardonner et qui ne le pouvaient pas, voilà ce que je vais faire : je vais entrer le premier, et vous me laissez entrer ; je vais arracher un grain de blé en demandant à Dieu qu’il arrache de mon cœur la haine qui s’y trouve encore. Et, vous ferez ce que vous voulez, saccagez si vous voulez !
Certains ont pris une poignée, mais beaucoup n’ont pris qu’un grain, comme lui. Un grain sur 3 hectares ou même une poignée, ce n’était pas saccager.
« Après j’ai été soulagé, comme quand j’ai soif et que je ne bois que de l’eau. Ça m’a libéré…de la haine. Quand je parlais aux élèves, je pouvais dire le mal qu’ils ont fait, et qu’ils m’ont fait, mais je ne disais pas le mal avec la haine…La haine, il n’y en avait plus ».
Retour à Laval et reconnaissance
Il est de retour à Laval le 30 mai 1945. A ce moment-là commence pour lui une reconstruction qui va durer cinq ans.
« Je suis revenu à moi et à un poids plus normal en 1950 »
Titulaire de la Médaille Militaire, de la Croix de Guerre avec palmes, de la Croix du Combattant Volontaire de la Résistance, de la Médaille de la Déportation et de la Résistance, il est fait Chevalier de la Légion d’Honneur en 1977.
Le seul livre qui lui est consacré s’ouvre sur les mots de Constant ému par la disparition de Charles de Gaulle :
« C’était un grand bonhomme, nous lui devons beaucoup. Ceux qui l’insultent, oublient que c’est à lui qu’ils doivent la liberté de le faire. »
Devoir de mémoire et culture du pardon
Moi comme d’autres je ne raterai jamais une occasion de rappeler son histoire et avec elle, celle du dernier drame de notre continent, qui inspira la construction d’une Union porteuse de Paix dans sa fondation autour de deux nations réconciliées malgré l’horreur encore vive dans nos mémoires, qui plus est, lorsque, dans le monde, une haine de l’homme « blanc », de l’homme Européen, s’exprime jusque dans la bouche d’enfants de notre pays qui ont pourtant tout gagné de lui.
S’il est un processus naturel et salutaire de revenir à ses racines, à son histoire pour faire face à la violence de ce que nous vivons, à ce qui gangrène depuis des décennies ; s’il est nécessaire de pouvoir dire sa souffrance et de faire en sorte qu’elle soit entendue, que nos ancres se posent sur un sol déminé pour pouvoir s’arrêter dans la tempête, ralentir, avant de repartir, cela ne doit pas être instrumentalisé pour détruire l’autre, le détester et l’asservir ni se replier.
La réconciliation naît d’un mouvement vers le haut et les bras ouverts. Il n’est visiblement pas si difficile, contrairement à ce qu’on pourrait croire, de trouver grâce dans le pardon. Ça peut tenir dans un grain de blé et la force d’une histoire mieux racontée sans rien nier.
Face à ce qui nous occupe, une part de nous cède devant des solutions qui pourraient pourtant être simples. Le feu brûle et pendant ce temps-là à la caserne on se demande … « qu’est-ce qu’on a fait des tuyaux »…
Alors puisque rire sauve des vies, autant finir cette journée de bonne humeur.